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Palestine

Ce 15 mai, nous ne commémorons pas seulement les 76 ans de la Nakba

Aujourd’hui, nous ne commémorerons pas seulement les 76 ans des massacres de 1948. L'anniversaire de la Nakba survient en effet au milieu d'un génocide, qui appelle à revenir sur des décennies d'oppression, et à redoubler d'effort dans le soutien à la lutte pour l'auto-détermination du peuple palestinien.

Enzo Tresso

15 mai

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Ce 15 mai, nous ne commémorons pas seulement les 76 ans de la Nakba

Ghassan Kanafi, « Le déplacé », 1957

Depuis 1948, le 15 mai est une date de souffrance et de mémoire. En ce jour particulier, il s’agit d’honorer la mémoire des victimes du premier nettoyage ethnique de la Palestine, des 700 000 Palestiniens exilés par la force, dépossédés de leurs terres et de leurs biens, rejetés sur les routes de l’exil, et de leurs descendants. Des commémorations qui témoignent d’une victoire mémorielle contre l’historiographie apologétique israélienne, qui a tenté de dissiper le souvenir des origines sanglantes de l’Etat colonial.

Mais en ce jour, nous ne nous recueillerons pas seulement au souvenir des massacres et du nettoyage ethnique de 1948. Alors que Tsahal menace de lancer une opération apocalyptique à Rafah, l’invasion de la bande de Gaza a déjà fait plus de 35 000 morts, 80 000 blessés, et a déplacé plus de Palestiniens que la Nakba et la Naksa réunies. Nous penserons évidemment à toutes ces victimes de la colonisation israélienne, dont la Nakba n’était que le sombre prologue.

Le nettoyage ethnique de la Palestine

Comme dans toute situation coloniale, le conquérant rédige ses propres mémoires, reléguant dans une nuit de sang et d’oubli le témoignage de ses victimes. Longtemps, les historiens apologétiques israéliens ont tenté de faire taire les mémoires de la Nakba : les Palestiniens seraient partis d’eux-mêmes, à l’appel des dirigeants arabes qui, à peine l’indépendance d’Israël proclamée, sont entrés en guerre contre le peuple juif. Depuis l’ouverture des archives israéliennes en 1978 et grâce au courage des historiens palestiniens et des « nouveaux historiens » israéliens, nous savons que les expulsions ont commencé au lendemain du vote du plan de partage de la Palestine de la Commission Peel, le 29 novembre 1947.

Entre novembre 1947 et janvier 1948, la bourgeoisie palestinienne (environ 70 000 personnes) quitte volontairement les terres dont elle pressent qu’elle va en être dépossédée. Fin décembre 1947, un attentat de l’Irgoun (la branche paramilitaire du sionisme révisionniste) à Haïfa déclenche un soulèvement arabe que la Haganah réprime violemment. En janvier 1948, la Haganah dévaste Sheikh Badr tandis que le Lehi (une scission fasciste de l’Irgoun) mène des campagnes terroristes à Lifta et Romema [1]. Le plan « Daleth » est adopté le 10 mars 1948 : il prévoit, comme le résume Henry Laurens, de « monter des opérations contre les centres de population ennemies localisées à l’intérieur ou à la proximité de notre système défensif afin d’empêcher leur utilisation comme bases par une force armée active. Ces opérations peuvent être divisées selon les catégories suivantes : - Destruction de villages (y mettre le feu, les faire exploser, poser des mines dans les débris), surtout quand il s’agit de centres de population difficiles à contrôler de façon continue. – Monter des opérations de ratissage et de contrôle selon les directives suivantes : encerclement du village, recherche à l’intérieur. En cas de résistance, les forces armées doivent être éliminées et la population doit être expulsée à l’extérieur des frontières de l’Etat. Les villages qui ont ainsi été vidés doivent être inclus dans le système de défense fixe et doivent être, si nécessaire, fortifiées » [2].

Faisant des villages et des centres urbains des cibles de première importance, la Haganah et ses branches terroristes, l’Irgoun et le Lehi, dirigé par Avraham Stern, proche du fascisme italien, ont carte blanche pour procéder à l’expulsion systématique des Palestiniens, comme à Deir Yassine, le 9 avril 1948. Des opérations préparées de longue date grâce aux renseignements collectés sur les villages palestiniens par les forces militaires du Yishouv, entrainées par les forces coloniales britanniques, comme l’a montré Ilan Pappé dans Le nettoyage ethnique de la Palestine, récemment republié après avoir été censuré.

Ben Gourion se félicite, début mai, du résultat des opérations, émerveillé par les quartiers vides d’Haïfa, il parle d’une « vision terrifiante et magnifique », avant d’ajouter : « ce qui est arrivé à Jérusalem et ce qui est arrivé à Haïfa peut arriver dans de larges parties du pays, si nous tenons bon » [3]. Au moment où l’Etat d’Israël est proclamé, environ 400 000 Palestiniens ont été expulsés, soit plus de la moitié des réfugiés de la Nakba. Un rapport daté du 1er juin, rédigé par les renseignements de l’armée israélienne, achève de réfuter les thèses de l’historiographie sioniste : d’après son auteur, sur les 391 000 Palestiniens expulsés, 55% l’ont été par les opérations militaires israéliennes, 15% du fait des attaques du Lehi et de l’Irgoun, 22% par le climat de « peur » que faisait régner les forces armées, 2% par des ordres d’expulsion et 5% par des appels à fuir le pays [4].

Deux autres vagues d’expulsion suivront : durant l’été 1948 puis à l’automne : la Galilée orientale, la Palestine centrale puis la Galilée centrale seront méticuleusement vidées de la population arabe, musulmane et chrétienne [5]. Alors que la commission Peel avait accordé 55% du territoire palestinien à la colonie sioniste, en 1947, Israël en contrôle 77%, au lendemain du cessez-le-feu signé le 7 janvier 1949 alors que la colonie ne possédait que 7% des terres à la fin du mandat britannique. Près de 700 000 Palestiniens ont été chassés de leur terre.

La loi des absents ratifie leur dépossession et le vol de masse de leurs terres et de leurs maisons dont ils conservent la clef, comme une relique de peine et d’espoir. Le 15 mai 1948 marque ainsi moins le début du nettoyage ethnique qu’il ne sépare les deux premières vagues d’expulsion, de novembre 1947 à mai 1948, de celles de l’été et de l’autonome 1948.

Le 15 mai : une commémoration anti-impérialiste

La Nakba fend également le siècle. Elle est le résultat concret de la mise à exécution d’une idéologie politique violente en même temps qu’elle annonce, lorsqu’on la considère du point de vue de l’histoire récente de la Palestine, la succession interminable des calamités qui ont depuis frappé le peuple palestinien. La Nakba est une monade historique, un évènement qui résume son passé et annonce son avenir. Le 15 mai n’exige ainsi pas seulement la compassion pour les victimes mais également la critique de leurs bourreaux et de leurs complices.

La « catastrophe » dont les commémorations du 15 recueillent la mémoire est tout d’abord le résultat d’un processus et d’une rencontre meurtrière entre une idéologie hybride et les intérêts de l’impérialisme. Idéologie hybride – le sionisme était en effet une doctrine minoritaire parmi les communautés juives européennes, née au croisement du nationalisme slave, de l’idéologie coloniale européenne et du messianisme laïque. Instrumentalisant le judaïsme pour « justifier le retour au pays et légitimer sa reconquête », un des intellectuels organiques du mouvement sioniste, Aharon-David Gordon, défendait la construction d’un « nationalisme intégral », comme le désigne l’historien israélien Zeev Sternhell [6], implanté sur une terre étrangère qui aurait pour tâche de rendre sa vitalité à la diaspora juive européenne en l’enracinant dans un sol national où le peuple juif renaîtrait grâce au travail de la terre.

Reprenant les clichés antisémites de son époque, Gordon faisait du travail le moyen d’interrompre ce qu’il appelle la « dégénérescence juive » : « Nous sommes un peuple parasite : nous n’avons aucune racine dans la terre, aucun social sous nos pieds. Nous ne sommes pas uniquement des parasites économiques, mais aussi des saprophytes de la culture des autres, de leur poésie, de leur littérature et même de leurs valeurs et de leurs idéaux. Nous n’existons ni par nous, ni pour nous. Faut-il alors s’étonner de n’être rien aux yeux des autres peuples » [7]. Par le travail sur le sol de sa patrie, la nation sioniste pourrait, selon Gordon, à la fois renaître de l’exil en même temps que fonder son droit colonial sur la terre de Palestine. Reprenant la rhétorique du colonialisme européen, Gordon considérait le travail comme le principe de légitimation de la conquête : « Une chose demeure quand même certaine : la terre appartiendra le plus à celui des deux peuples qui sera le plus capable de souffrir pour elle, celui qui saura la travailler le plus, saura souffrir le plus sur elle. Ce n’est que logique, ce n’est que justice : ainsi le veut la nature des choses » [8].

Père spirituel de Ben Gourion, qui avait étudié à ses côtés, Gordon est le fondateur d’une idéologie hybride, mêlant la propagande antisémite de son époque à l’idéal colonial européen en formulant son projet nationaliste dans une langue religieuse. Ce sont ses idées et ses textes qu’emportent les premiers colons lors des premières vagues d’immigration. La secte de Ben Gourion n’aurait cependant pas pu aller bien loin sans l’assistance de l’impérialisme britannique.

Assistant les forces de répression coloniales lors de la grande grève arabe de 1936-1939 et réprimant le mouvement insurrectionnel, la colonie sioniste va progressivement approfondir son emprise sur l’économie locale, jusqu’à disposer du rapport de force suffisant pour s’affranchir de la tutelle britannique et transformer le « foyer national » dont parlait la déclaration Balfour en un Etat national, au sens strict [9] Si la Nakba est le résultat d’une alliance de circonstances entre une idéologie nationaliste, racialiste et coloniale et l’impérialisme britannique déclinant, le jeune Etat pourra compter sur l’aide d’autres puissances comme la France, désireuse de compenser la perte de la Syrie et du Liban qui ont obtenu leur indépendance au cours des années 40 et les Etats-Unis.

Le temps des catastrophes

Mais la Nakba est également un évènement originaire, première pièce d’une architecture coloniale encore à naître, dont le processus dont elle était le résultat meurtrier imposait la répétition. L’Etat d’Israël est en effet un Etat qui ne sait pas ses frontières. Historiquement – tout d’abord. Alors que la colonie contrôlait 7% du territoire palestinien avant que la Commission Peel n’étende sa souveraineté à plus de la moitié de la Palestine historique, il domine, en 1949, 78% du pays. Profitant de l’opération aventuriste de la France et du Royaume-Uni pour reprendre contrôle du canal de Suez, Israël annexe temporairement le Sinaï en 1956. Au sortir de la guerre des Six jours, Tsahal quadruple son territoire et conquiert la Transjordanie.

Après la débâcle des forces égyptiennes, anéanties en quelques heures par l’aviation israélienne, les forces coloniales délogent et exilent par la force 300 000 Palestiniens. Appelée « Naksa », en arabe, qui signifie le « revers », cette seconde Nakba porte à plus d’un million le nombre des déplacés. Les territoires occupées seront soumis à un régime d’exception, inspiré du droit colonial britannique. La colonisation les rongera peu à peu. Soutenue inconditionnellement par la pleine puissance étatsunienne, la colonisation a inlassablement progressé tandis que les forces israéliennes noyaient dans le sang les soulèvements populaires et enfermaient dans des prisons à ciel ouvert, à Gaza et en Cisjordanie, le peuple palestinien. Aujourd’hui, l’Etat israélien contrôle 97% de la Palestine historique.

S’il n’a jamais connu de frontières historiques stables, l’Etat d’Israël se définit en outre comme un Etat-processus au sein duquel la distribution de l’offre politique entre la gauche et la droite obéit moins à des critères économiques qu’elle ne repose, en dernière analyse, sur la définition même de ses limites frontalières [10]. Si le sionisme travailliste, dont Aharon-David Gordon était l’inspirateur idéologique, défendait une conception opportuniste de la colonisation, sans définir à l’avance un plan de conquête établi, les franges révisionnistes du sionisme, emmenées par Vladimir Jabotinsky, défendent traditionnellement un Etat juif sur les deux rives du Jourdain, comprenant le territoire de l’actuelle Jordanie.

Fondateur du parti révisionniste, qui deviendra le Herout puis l’actuel Likoud, parti de Benjamin Netanyahou, Jabotinsky donnait une définition maximaliste de la colonisation, militant pour un Etat exclusivement juif. À la droite du Herout, une scission des révisionnistes, conduite par Avraham Stern, exigeait la construction d’un Etat juif du Nil à l’Euphrate, comprenant une partie de l’Egypte et du Liban, la Jordanie et la moitié de la Syrie et de l’Irak. Depuis l’accession du Likoud au pouvoir en 1977 et de l’élection de Menahem Begin, ancien commandant de l’Irgoun, le champ politique israélien a été polarisé par les radicaux messianiques qui considèrent que l’Etat d’Israël ne devrait pas fixer de limite à son expansion, chaque territoire conquis rapprochant le pays du jour du retour du messie.

Désormais au pouvoir, l’extrême-droite israélienne entend bien réaliser son programme maximaliste avec la complicité des puissances impérialistes. Déplaçant 1,7 million de Palestiniens, rejetant vers Rafah les survivants de la Nakba et de la Naksa et leurs descendants, anéantissant Gaza City, Khan Younès, Deir el-Balah, les opérations génocidaires de Tsahal ont fait plus 35 000 morts et 80 000 blessés. Entravant l’entrée de l’aide humanitaire, Tsahal a militarisé la famine, coupé l’eau et l’électricité dans l’enclave et menace aujourd’hui d’un danger de mort près de 350 000 enfants tandis que les colons se pressent à la porte d’Erez pour y construire leurs premiers avant-postes. Faisant plus de victimes que la Nakba et la Naksa réunies, Tsahal a porté le nettoyage ethnique de la Palestine à des niveaux génocidaires. Catastrophe sans précédent dans l’histoire de la Palestine, l’invasion de la bande de Gaza est le dernier maillon de la longue chaine des calamités qui ont frappé le peuple palestinien.

Aujourd’hui, nous ne commémorerons pas seulement les 76 ans des massacres de 1948. Nous recueillerons la souffrance vivante d’un peuple pour qui la Nakba n’a été que le prologue de près d’un siècle de tourments, et dont le courage nous impose d’œuvrer à la fin du génocide et de lutter pour la libération de la Palestine. Comme l’écrivait le poète palestinien Taoufik Ziyad, dans des vers qui disent la résilience et l’espoir de la Palestine et qui font désormais échos au refus des étudiants de quitter les campements qui ont désormais fleuri dans les universités du monde entier en solidarité avec la Palestine :

« Ici nous resterons
Gardiens de l’ombre des orangers et des oliviers
Si nous avons soif nous presserons les pierres
Nous mangerons de la terre si nous avons faim mais nous ne partirons pas !
Ici nous avons un passé un présent et un avenir ».


[1Jean-Pierre Filiu, Comment la Palestine fut perdue et pourquoi Israël n’a pas gagné : Histoire d’un conflit (XIXe-Xxe siècle), Paris, Seuil, 2024, pp. 164-165.

[2Henry Laurens, Le retour des exilés. La lutte pour la Palestine de 1869 à 1997, Paris, Robert Laffont, 1998, p. 653. D’après l’ouvrage déjà cité de Jean-Pierre Filiu.

[3Rapporté par Tom Seguev, A State at any Cost, New York, Farrar, Straus et Giroux, pp. 416-418.

[4Benny Morris, « The Causes and Character of the Arab Exodus from Palestine », Middle East Studies, 22-1, 1986, pp. 6-11.

[5Jean-Pierre Filiu, Comment la Palestine fut perdue…, op.cit., pp. 168-169.

[6Zeev Sternhell, Aux origines d’Israël, Paris, Gallimard, 2004, pp. 146-149.

[7Aharon-David Gordon, « En y regardant d’un peu plus près », Ecrits I, Jérusalem, La librairie sioniste, p. 200.

[8Aharon-David Gordon, « Une solution irrationnelle », Ecrits I, op.cit., p. 96.

[9Maxime Rodinson, Peuple juif ou problème juif  ?, Paris, la Découverte, 1997, pp. 153-239.

[10Nur Masalha, Imperial Israel and the Palestinians : the politics of expansion, Sterling, VA, Pluto Press, 2000, 279 p.



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