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Boric au Chili : un projet de conciliation avec le patronat et de modération des attentes sociales

Le président chilien récemment élu Gabriel Boric a profité d'une réunion des principaux chefs d'entreprises chiliens pour affirmer sa volonté d'ouvrir un dialogue avec le patronat. A deux mois de son investiture, le leader de centre-gauche est soumis au défi de contenir les aspirations de réformes sociales qui l'ont porté au pouvoir, au risque de se voir dépassé par la rue.

mardi 18 janvier

La seconde édition de la Rencontre nationale des entreprises (ENADE), qui réunit les principaux chefs d’entreprise chiliens, a été l’occasion d’une main tendue entre les grands patrons et le président récemment élu Gabriel Boric, qui sera investi le 11 mars prochain.

L’organisation patronale, qui englobe la Confédération de la production et du commerce (CPC), a ouvert la rencontre avec le slogan Prosperum imposta iter - « que ton voyage soit couronné de succès ». Gabriel Boric, en présence de tous les représentants des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire chiliens, a répondu par un poème d’Enrique Lihn, [un artiste et opposant à la dictature militaire, ndlr], contre les inégalités.

A partir de là, la discussion s’est ouverte sur la nécessité de mettre en œuvre les changements et réformes que les secteurs populaires chiliens appellent de leurs vœux. Comment les réaliser ? « Je suis absolument clair que de telles solutions structurelles ne peuvent pas être menées à bien du jour au lendemain [...] Les changements que nous visons doivent être réalisés dans le cadre d’un dialogue large et inclusif et, je le répète, de façon graduelle et en appliquant une fiscalité responsable », a déclaré Gabriel Boric. En clair, il n’y aura pas de changements rapides, mais plutôt sur le long terme (un discours similaire à celui de l’ex-Concertación [coalition de centre-gauche qui a mené la transition démocratique, ndlr]), et ils devront être « graduels et responsables ». Pour le président récemment élu, « une réforme fiscale ne doit pas être perçue comme une confrontation entre les classes sociales ».

Un économiste réactionnaire, de ceux qui remplissent des pages dans la presse contre les demandes des secteurs populaires, a exprimé ses espoirs et a parlé de la possibilité d’un « nouveau consensus » : « Les paroles du futur président et aussi celles du président de la Confédération de la production et du commerce (CPC) sont encourageantes. La vérité est qu’il y a longtemps que le retour de l’amitié entre les entreprises et les gouvernements n’a pas eu lieu, et peut-être sommes-nous en train d’assister à un nouveau consensus, non seulement entre le public et le privé, mais aussi intergénérationnel, avec de nouveaux dessins, priorités et accords », a-t-il souligné.

Un analyste politique de droite a également fait remarquer : « Jusqu’à présent, Gabriel Boric ressemble beaucoup plus à Ricardo Lagos qu’à Salvador Allende. Et c’est une bonne nouvelle pour le pays. La question est de savoir si son public de fidèles veut un nouveau Lagos ou un nouvel Allende ». Pour ceux qui ne s’en souviendraient pas, avant de quitter le pouvoir, l’ancien président "socialiste" Ricardo Lagos [en fonction entre 2000 et 2006, ndlr], avait reçu en quittant une réunion patronale les ovations des participants, et la reconnaissance du grand banquier Hernán Somerville, qui avait affirmé « les hommes d’affaires aiment Ricardo Lagos ». Pour sa part, Boric a fait remarquer aux représentants du patronat qu’ils avaient une tâche commune : « pondérons les attentes de la population, je pense que c’est une définition plus appropriée que celle de modérer ».

Face au risque de la « Boric-mania », c’est-à-dire des attentes sociales excessives générée par son élection, et d’un potentiel effet boomerang, de nombreux secteurs des classes dominantes estiment qu’il est essentiel de modérer les attentes de la population.

Dans son édition du dimanche, le journal conservateur El Mercurio soulignait la contradiction entre les attentes populaires et les conditions matérielles de stagnation et d’inflation représente un défi. Boric n’est pas seul à s’y confronter, il a un agenda « commun » avec le patronat, prône des réformes avec « dialogues », « pas du jour au lendemain ». Un discours qui tend à diminuer les attentes de la population pour qu’elle se contente de réformes partielles qui ne résoudront pas les problèmes sociaux profonds auxquels sont confrontés les masses, et qui demeurent toujours irrésolus depuis la rébellion.

Les grands propriétaires du pays peuvent continuer à dormir tranquillement. Ils ne verront pas affectés leurs énormes profits, leurs fortunes millionnaires et leurs privilèges, conquis par le pillage, l’exploitation et les abus durant des décennies, voire des siècles. Du moins pas par Gabriel Boric et son gouvernement. C’est la raison pour laquelle le patronat est ouvert à des réformes auxquelles il s’opposait auparavant, comme un impôt unique sur les super-riches ou une réforme fiscale taxant plus les entreprises, mais en ayant l’assurance qu’elles seront menées avec « dialogue », « modération » et « responsabilité ».

Le principal doute des secteurs patronaux, comme le signale El Mercurio dans son éditorial dominical, est de savoir si les secteurs populaires, qui ont des attentes ainsi que des illusions, accepterait cet état de fait. Certains considèrent le Parti communiste (PC) comme le principal « problème » car il pourrait vouloir « se radicaliser » pour plaire à sa base, bien qu’il se soit rangé derrière tous les discours de centre-gauche de Boric.

Mais il est certain qu’une « opposition » pourrait émerger, celle de la rue, si le gouvernement ne répond pas aux attentes. Au-delà de la conjoncture - puisqu’il n’est pas improbable qu’à court terme, la lune de miel qui suivra l’investiture joue en faveur du gouvernement - les classes dominantes craignent stratégiquement que l’insatisfaction des demandes des secteurs populaires conduise à un retour de la lutte des classes, et à un « débordement » de Boric à sa gauche.

La bourgeoisie du pays cherche à marquer son terrain de jeu. S’il elle se méfie de tout gouvernement qui ne soit pas le sien, elle cherche immédiatement à soumettre sa collaboration afin que sa fortune et ses privilèges ne soient affectés. Mais les hommes d’affaires tendent la main dans le but que leurs profits ne soient pas touchés. Si cela venait à se produire, ils collaboreraient avec le nouveau gouvernement. C’est ce qu’ils ont fait avec Lagos et la Concertación. Mais cela s’accompagne toujours de pressions diverses, notamment celle des marchés, afin de domestiquer le gouvernement. Si ce n’est pas leur gouvernement, ils voudront tout de même gouverner selon leurs règles.

Il n’y a pas de guilde plus complice, plus corrompue, plus conspiratrice et plus putschiste que les grands hommes d’affaires. Ils n’hésiteront pas, s’il y a une réelle pression populaire en faveur de changements profonds et non cosmétiques, à attaquer ou à faire mille et une manœuvres. Ils ont montré dans leur histoire une capacité de flexibilité afin de mieux défendre leurs intérêts également. La force et le consensus seront utilisés de manière combinée avec le gouvernement de Boric.

Boric est dans une période « de lune de miel » et s’assoit sur les énormes attentes et illusions des masses, qui ont déjà été mesurées par les premiers sondages. Cela pousse la droite elle-même à parler de prendre le train « des réformes » et une grande partie du régime à parler de « consensus », « d’unité » et de « dialogue », voire de mener à bien le processus constituant, dans le cadre d’une nouvelle Constitution modérée.

Toute l’histoire du pacte social issu de la transition démocratique et des trente dernières années montre qu’il n’y aura pas de « consensus » avec le grand capital qui soit favorable aux majorités ouvrières et populaires ou aux peuples indigènes et aux minorités opprimées. Les grands changements viendront de l’auto-organisation démocratique des masses et de la mobilisation indépendante de la classe ouvrière avec les secteurs populaires, les étudiants, les femmes et les peuples indigènes, pour des salaires et un travail sans précarité, pour des retraites décentes, pour la santé et l’éducation publiques, le logement, la restitution des terres aux indigènes, et bien d’autres revendications historiquement non satisfaites.

La cooptation des "mouvements sociaux" ou des syndicats par la participation de dirigeants ou de figures dans les ministères du nouveau gouvernement de Boric, qui sera en alliance avec les partis néolibéraux progressistes de l’ancienne Concertación, ne fera qu’affaiblir les mouvements, les entraînant dans un « consensus » avec le grand capital et une collaboration commune avec les néolibéraux progressistes. Ce serait la route vers le cimetière des mouvements.

Il est temps de regrouper les forces et de se mobiliser ensemble, indépendamment de Boric et de son mouvement, pour gagner nos revendications. Toutes les propositions de loi par initiative populaire actuellement défendues au Congrès, comme l’avortement légal, libre et sûr, la libération des prisonniers, la réforme des retraites, la nationalisation du cuivre, du lithium et de l’eau, etc., et toutes les exigences qui sont demandées au gouvernement de Boric, doivent être articulées dans des assemblées, des coordinations, et en exigeant des organisations de masse un plan de lutte et de mobilisation, pour véritablement conquérir les aspirations de la révolte chilienne de 2019.

Traduction : Kenza Adel



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