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A un mois de l’invasion russe, quelles perspectives pour la guerre en Ukraine ?

L'annonce, vendredi dernier, par l'armée russe de sa volonté de concentrer son offensive sur l'Est du pays marque une nouvelle étape dans la guerre en Ukraine. Entre guerre d'usure et guerre limitée, quelles perspectives pour ce conflit meurtrier ?

dimanche 27 mars

Crédits photo : Sergei SUPINSKY / AFP

Un mois s’est écoulé depuis le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, dans laquelle les puissances de l’OTAN (États-Unis et Union européenne) interviennent activement, bien qu’indirectement pour le moment. À proprement parler, le théâtre des opérations militaires se limite à la Russie, à l’Ukraine - et accessoirement à la Biélorussie – mais, parce qu’elle implique des puissances nucléaires et du fait de son impact sur l’économie et de ses conséquences futures, il s’agit d’une guerre aux effets mondiaux. Avec la prolongation du conflit, les souffrances et les destructions augmentent mais aussi la menace de l’utilisation d’armes non conventionnelles (chimiques et même nucléaires) et le danger d’une nouvelle escalade.

Concernant l’issue du conflit, les avis sont partagés. Cependant, la plupart des analystes politiques et militaires prévoient qu’à court terme il est peu probable que l’issue soit catégoriquement favorable à l’un ou l’autre des camps, ce qui amène certains à prédire une guerre longue ou une sortie négociée dans laquelle personne ne sortirait clairement vainqueur.

Comme dans toute guerre, l’information est une arme de propagande redoutable, fondamentale pour légitimer les actes de guerre ainsi que pour tirer profit politiquement des résultats sur le champ de bataille. La guerre en Ukraine n’échappe pas à cette règle générale, ce qui rend l’évaluation de la situation concrète quasiment impossible.

Il n’y a pas de mesure objective du bilan militaire et des pertes dans les deux camps. La Komsomolskaya Pravda, proche du Kremlin, citant le ministère de la Défense comme source, a rapporté que 9 861 soldats russes avaient été tués en Ukraine au 20 mars, mais, quelques minutes après la publication, il a démenti cette information. Le Pentagone a de son côté estimé les pertes russes à environ 7 000 soldats au cours du premier mois de la guerre. L’Ukraine ne reconnaît quant à elle qu’environ 1 200 soldats tués, ce qui est difficile à croire, même pour les médias occidentaux qui soutiennent le président ukrainien Volodymyr Zelensky. En réaction à la guerre, le gouvernement russe a censuré tous les médias d’opposition, interdit l’utilisation du mot « guerre » et punit d’emprisonnement ceux qui se mobilisent publiquement ou rejettent l’invasion réactionnaire de l’Ukraine.

Bien que les opérations médiatiques et de renseignement orchestrées soit par les médias impérialistes occidentaux soit par le Kremlin rendent le « brouillard de la guerre » encore plus dense, le développement des événements permet cependant de tirer quelques déductions sur l’état de la situation.

L’hypothèse initiale avancée par la plupart des analystes, selon laquelle l’objectif de Poutine était d’obtenir la capitulation du gouvernement ukrainien par un blitzkreig (une « opération spéciale » selon la définition de Poutine) fondé sur l’énorme supériorité militaire de la Russie, ne s’est pas concrétisée et, depuis des semaines, la guerre se déroule d’une autre façon.

Les explications de l’échec militaro-politique de la Russie font l’objet de débats et de spéculations. En laissant de côté les explications psychologiques - les traits narcissiques, autoritaires et psychopathologiques de Poutine – il y a un consensus parmi les principaux analystes et conseillers des États impérialistes sur le fait que Poutine a commis une erreur de calcul stratégique. D’un côté, il a sous-estimé la capacité de résistance de l’Ukraine. De l’autre, il a surestimé le niveau de crise des Etats-Unis, en se basant sur le retrait chaotique d’Afghanistan, la polarisation politique intérieure et la faiblesse de l’administration Biden, ainsi que ses propres atouts, notamment sa supériorité militaire ou encore la dépendance énergétique de l’Europe (de l’Allemagne) vis-à-vis de l’énergie russe.

Sur la base de cette perception de l’équilibre des forces, les faucons néo-conservateurs de l’establishment américain souhaitent pousser la guerre à l’extrême afin d’imposer un « changement de régime » en Russie. Cet état d’esprit exalté semble même avoir atteint le président Biden, qui a déclaré dans son discours à Varsovie que « Poutine ne peut pas rester au pouvoir », à la surprise de tous. A l’autre extrême idéologico-stratégique, le secteur « réaliste » de l’establishment pousse à la négociation car il considère que la prolongation du conflit augmente les risques d’« accidents" qui pourraient diviser les alliés occidentaux.

Ces derniers jours, l’idée que le conflit va vers une dangereuse stagnation s’est installée. En effet, une situation sans gagnant ni perdant n’offre aucune incitation à accepter des négociations et invite à des actions militaires offensives plus décidées pour tenter de sortir de l’impasse.

L’hypothèse d’une guerre rapide qui permettrait d’atteindre un maximum d’objectifs étant désormais écartées, les deux scénarios sont schématiquement soit une « guerre d’usure » soit une « guerre limitée ». Ou bien, comme cela semble être le cas, une combinaison des deux.

Examinons les faits. En un mois, la Russie a seulement réussi à prendre le contrôle de la ville de Kherson. Elle maintient des attaques régulières sur Kharkiv et Kiev, qui ont augmenté qualitativement les horreurs de la guerre - destruction des infrastructures, victimes civiles et réfugiés et personnes déplacées à l’intérieur du pays (3,6 et 10 millions respectivement) - mais sans permettre de progrès significatifs. Poutine s’est concentré sur le bombardement impitoyable de la ville de Marioupol, qui a une double valeur stratégique : elle se trouve sur la route entre le Donbass et la Crimée, et c’est le principal port de la mer d’Azov pour les exportations ukrainiennes de céréales, de minerais et d’autres marchandises. La prendre revient donc à étrangler l’économie de l’Ukraine.

La perspective d’une impasse est inquiétante, car elle donnerait lieu à une guerre d’usure prolongée qu’il est très difficile de gagner, mais qui, en même temps, augmente considérablement le coût de la défaite. Ce scénario ruineux est peut-être la raison qui pousse la Russie à repenser ses objectifs et à faire entrer la guerre dans une nouvelle phase, en se concentrant sur la région du Donbass.

La probabilité de ce scénario s’est accrue à la suite des déclarations de Sergueï Rudskoï, l’un des principaux commandants russes en charge de l’opération, qui a affirmé que la stratégie de Moscou n’a jamais été de prendre le contrôle des grandes villes ukrainiennes, mais que les attaques contre Kiev et d’autres concentrations urbaines n’étaient que des manœuvres de diversion pour « libérer les républiques de Donetsk et de Lougansk ».

Si tel était le cas, le centre de gravité du conflit se situerait à nouveau, comme il y a huit ans, dans l’Est et le Sud-Est de l’Ukraine. Cela signifie que l’on pourrait s’attendre à une grosse offensive russe visant à imposer une défaite stratégique dans une région où se concentrent, selon les rapports des services de renseignement occidentaux, environ un quart des troupes terrestres ukrainiennes, parmi lesquels ses détachements les mieux entraînés. En d’autres termes, ce n’est pas à Kiev mais dans le Donbass que se définira ce que Poutine peut présenter en interne comme l’« équivalent » d’un triomphe, et donc ce que la Russie cherchera à obtenir dans une éventuelle négociation.

La Russie semble subir une double pression, celle de l’effort de guerre et celle des sanctions économiques sévères que lui imposent les États-Unis et les puissances européennes. Zelensky, de son côté, se maintient au pouvoir. L’armée ukrainienne, modeste mais formée par l’OTAN et équipée d’un armement de pointe, rend les avancées russes plus difficiles que prévu. Et si les États-Unis et l’UE n’ont pas discipliné tout le monde - la Chine s’efforce de maintenir sa position ambiguë, l’Inde s’est abstenue de condamner la Russie aux Nations unies et les monarchies pétrolières du Golfe ont ignoré les appels de la Maison Blanche à augmenter les quotas de pétrole pour faire baisser le prix - l’OTAN a jusqu’à présent trouvé une unité autour du même objectif dans sa croisade contre la Russie. En s’appuyant sur les souffrances du peuple ukrainien face à l’invasion russe, les puissances occidentales gagnent la bataille de l’opinion publique en faveur des sanctions économiques (qui, comme le soutient N. Mudler dans son récent ouvrage The Economic Weapon : The Rise of Sanctions as a Tool of Modern War, sont un acte de guerre) et justifient le militarisme et le réarmement impérialiste.

Lors du dernier sommet d’urgence, l’OTAN a réaffirmé sa politique d’expansion en Europe orientale, annonçant qu’elle allait renforcer la présence militaire sur son flanc oriental - les États baltes, la Roumanie, la Pologne et la Bulgarie - en faisant passer de quatre à huit le nombre de groupements tactiques multinationaux de la Baltique à la mer Noire.

À ce stade, ce sont les États-Unis qui tirent le plus profit de cette situation en prenant la tête du front uni impérialiste « anti-Poutine ». Le président Joe Biden a joué un rôle central dans les trois sommets qui se sont tenus en Europe dans la semaine du 20 mars : l’OTAN, le G7 et l’Union européenne. Il s’agit d’un revirement important après la détérioration significative de l’Alliance atlantique et des relations avec les alliés européens pendant les années de la présidence de Donald Trump. Une expression marquante de ce changement est l’augmentation du nombre de soldats américains sur le sol européen. Il s’élève aujourd’hui à 100 000 hommes, le chiffre le plus important depuis la fin de la guerre froide. En bonus, M. Biden a ramené de son voyage en Europe un accord majeur avec l’Allemagne et d’autres puissances européennes pour remplacer le gaz russe par du gaz naturel liquéfié, qu’ils achèteront aux États-Unis à un prix considérablement plus élevé.

Démontrant un optimisme impérialiste excessif, Biden a promis devant un groupe restreint d’hommes d’affaires américains que, sur la base de l’unité réalisée « de l’OTAN au Pacifique » contre Poutine, et indirectement contre la Chine, un nouvel ordre mondial était en train d’émerger, dirigé par les États-Unis.

Pourtant, à l’exception de quelques intellectuels démodés comme Francis Fukuyama qui voit dans la guerre ukrainienne (et la défaite de la Russie) une seconde chance pour la « fin de l’histoire », la lecture de la situation internationale et de ses perspectives est tout autre. Même le FMI compare l’impact de la guerre à un « tremblement de terre ». Comme l’affirme l’économiste marxiste Michael Roberts, le conflit entre la Russie et l’Ukraine (OTAN) met l’économie internationale sous pression après la brève reprise de la pandémie, accentuant les pressions inflationnistes induites par la hausse des prix de l’énergie, des denrées alimentaires et des autres matières premières. Le risque de stagflation - inflation combinée à une récession - est devenu une menace réelle. Et cela peut donner lieu à de nouveaux épisodes de lutte des classes, comme nous l’avons vu lorsqu’en 2011, les événements des dits Printemps arabes, se sont déroulés en réaction à la hausse des prix alimentaires dans de nombreux pays.

La guerre en Ukraine a ouvert une situation de crise sans précédent ces dernières décennies. Une situation qui se rapproche beaucoup d’une "rupture de l’équilibre capitaliste" après le mirage d’un monde sans guerres entre les grandes puissances créé par les décennies de mondialisation néolibérale. Dans ce cadre, il est nécessaire d’affronter cette guerre réactionnaire en s’opposant à la fois à l’invasion russe de l’Ukraine et à la politique belliciste de l’OTAN, dans une perspective anti-impérialiste et internationaliste.



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