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Politique

Signalé pour radicalisation

"On m’a accueilli comme un terroriste". Un AED licencié après un débat sur l’esclavage au collège

Un AED, militant syndical et des quartiers populaires de Roubaix a été licencié et signalé pour radicalisation à la suite d’un débat avec un professeur devant un élève sur un terme utilisé par un professeur qu’il contestait. Le débat relancé par lui-même sur les réseaux, sans citer le professeur, ni le nom de l’établissement lui aura valu licenciement et visite de la police.

mercredi 14 avril

Crédit photo : Crédits photo : Thomas SAMSON / AFP

Avant de parler de la situation de répression que tu as vécue, peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Brahim D, j’étais AED dans un collège à Roubaix, je suis militant dans beaucoup d’espaces, des associations. J’affiche ouvertement mon militantisme à la CGT, je suis partisan des grèves. Je suis rappeur à mes heures perdues, je suis manager d’une rappeuse locale. Je suis très impliqué dans la vie du quartier où j’habite, pas loin du collège. Je suis impliqué au sein du comité de quartier qu’on a récupéré avec notre association. On a fait pas mal de choses l’an dernier avec notre association de médiation sociale pendant le premier confinement. Nous avons distribué des repas pour les personnes nécessiteuses pendant le premier confinement, qui représente 1400 personnes pendant plus de deux mois. L’association fait également de l’inclusion numérique, et de l’aide administrative.

Tu étais AED et tu as été réprimé à la suite d’un échange avec un professeur, est-ce que tu peux me décrire le contexte et le contenu de l’échange ?

Je gérais une permanence avec un élève qui était en inclusion, c’est-à-dire qu’il est exclu du cours mais doit rester dans l’établissement pour faire des devoirs. J’étais avec lui et son professeur lui remet un devoir d’histoire sur l’esclavage. C’est un thème qui m’intéresse, j’ai un peu étudié le code noir, le code de l’indigénat, la traite négrière. Sur le devoir, le terme « captifs » m’a interpellé. Ça m’interpelle car à partir du moment où un esclave est né esclave, il n’est pas captif. Je parle avec le professeur et je cherche à argumenter sur l’usage du terme captif. Un échange s’en suit et je mentionne le code noir, le décret Colbert de 1685, l’article 44 du Code Noir qui dispose que « les africains naissent esclaves », je parle de mes lectures dont les travaux de Louis Sala-Molins, un spécialiste du Code Noir. On a eu un petit débat intéressant, je pensais qu’il n’y avait rien de mal.

L’après-midi même le professeur vient me voir énervé, il n’a pas apprécié que je remette en question sa parole en tant « qu’historien », me fait remarquer que je n’ai aucune connaissance et me reproche d’être intervenu devant élève. Et là, je me suis excusé parce que c’est vrai que je n’aurais pas dû parler devant un élève. Le soir même, j’en ai parlé sur les réseaux pour en débattre avec des amis, sans nommer ni le professeur et le collège, et il y a eu des échanges. La majorité des commentaires venait de professeurs, certains étaient d’ailleurs plutôt d’accord avec mon point de vue. Je pensais que ça allait en rester là. Le lendemain, à 19h52, je reçois un appel d’une des CPE qui me demande d’effacer la publication tout de suite, sans explication. J’efface donc, la publication est restée pas même 24h. Le lendemain, j’arrive à 7h45, j’ai le comité d’accueil, la principale et une CPE qui me demande ce qu’il s’est passé, je raconte, la conversation et la publication. On m’a alors rappelé Samuel Paty, que je mettais en danger le professeur, mais je ne l’ai pas nommé, de plus je ne mentionne pas que je travaille en tant qu’AED sur mes réseaux.

On m’a accueilli comme un terroriste, on m’annonce que je suis mis à pied de manière conservatoire, avec convocation au bureau de la principale. Je me suis fait accompagner par un camarade de la CGT avec qui je milite. On m’accuse d’avoir remis en question le devoir entier, on a fait allusion à mon pseudonyme qui est Prince BR le Fellagha.

Enfin, on m’informe que je passe en mission paritaire et disciplinaire à l’Académie du Nord, le 11 mars. J’ai eu le droit de consulter mon dossier une semaine avant. Il y avait des captures de mon compte Facebook, des captures qui n’avaient rien à voir. On mentionne que l’administration du collège a fait un signalement pour radicalisation, on ne sait pas sur quels critères et je vraiment je suis tombé des nues. Parmi les publications : des caricatures de Sadri Khiari, personne proche des Indigènes de la république, d’une amie juive un repartage d’une photo d’une femme juive sur un banc réservé qu’aux juifs en 1938, j’avais écrit en espérant que cela n’arrive pas à la communauté musulmane de France, ma photo de profil, et des commentaires éparses. Enfin, un témoignage d’un AED que j’aurais croisé qui m’aurait rappelé les missions d’un AED à qui j’aurais répondu « je ne suis pas là pour le même combat ». Ce témoignage, l’AED en question m’a affirmé ne jamais l’avoir délivré.

La semaine qui a suivi, j’ai reçu le coup de fil de policiers des renseignements de la sécurité territoriale. Je me demande sur quels critères j’ai eu ce signalement, faut-il en déduire qu’il s’agit de mon prénom ? Finalement, j’ai été licencié le 1er avril dans un secteur où le taux de chômage est de 30 %.

Tu es militant syndical et associatif, penses-tu qu’il y a un lien ?

Je pense qu’en faisant ça, on attaque la CGT, surtout de Tourcoing qui est super engagée auprès des travailleurs. Donc oui, je pense que c’est en lien avec mon militantisme auprès de la CGT et aussi auprès des jeunes du quartier. J’ai un dossier disciplinaire vierge et je me suis toujours investi dans mon métier auprès des élèves.

Pour moi, la seule explication, c’est que la direction a voulu se débarrasser d’un travailleur combatif et d’un militant déterminé des quartiers populaires.

Comment vois-tu la suite ?

Après le signalement pour radicalisation, il n’y a eu aucune suite, mais c’est quand même un préjudice parce ce n’est pas anodin de voir la police venir chez toi. A l’école, on a dû me faire la réputation de quelqu’un de radicalisé. Est-ce que ça ne va pas m’empêcher de retrouver un travail ? Non seulement j’ai été licencié mais je suis dans une zone où il n’y a pas d’emploi.

Donc, je me suis rapproché d’un avocat, pour lui c’est une attaque à la liberté d’expression. Sur les 120 signes de radicalisation, je ne réponds d’ailleurs à aucun des signes, c’est vraiment une attaque calomnieuse.

Après l’attentat dramatique contre Samuel Paty, le gouvernement s’est engagé dans une croisade contre les musulmans et assimilés comme tels, notamment avec les appels à signaler les « signaux faibles de radicalisation », qui ne sont autre que des pratiques musulmanes. Aujourd’hui, avec la loi séparatisme ; on a l’impression que ça vient institutionnaliser une suspicion permanente contre les musulmans ? C’est une offensive raciste et islamophobe très forte. Pour toi que signifie cette loi et quelles en seront les conséquences ?

Pour moi cette loi tend à semer la paranoïa au sein de la population française. Au collège, je n’ai jamais affiché mes confessions ou mes origines. On s’attaque d’abord aux musulmans mais ce ne sera pas tous les travailleurs ensuite ? On préfère montrer que l’islam est le problème alors qu’on a des troubles sociaux en France qui sont énormes.




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