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Jeunesse

Défi McFly & Carlito. Pendant que Macron s’essaie à Youtube, la jeunesse agonise

Près d’un an après le premier confinement, le défi autour des « gestes barrières » lancé par le Président de la République aux Youtubeurs McFly et Carlito incarne la nouvelle stratégie communicationnelle de l’Elysée auprès des jeunes pour 2022 tout en versant sans surprise dans la responsabilisation individuelle face au virus.

mercredi 24 février

Capture d’écran de la vidéo de Mcfly et Carlito

Alors que le gouvernement a du faire face à de fortes contestations ces derniers mois autour des mobilisations engendrées par la Loi de Sécurité Globale et d’une défiance vis-à-vis d’une gestion erratique de la crise sanitaire, Emmanuel Macron est depuis plusieurs mois en opération de séduction. A rebours de l’image autoritaire affichée pendant la première phase de la crise sanitaire, le président essaye de renouer avec la posture qui avait fait son succès en 2017, celle d’un candidat jeune, accessible et dynamique.

En ce sens l’interview accordé à Brut en décembre dernier, marquait déjà une rupture sur la forme avec les méthodes jusqu’alors employées par la macronie. Derrière le choix de se faire interviewer par Rémy Buisine, journaliste molesté par des policiers lors de l’évacuation musclée du camp de migrants de la Place de la République, au moment où les manifestations contre la loi de Sécurité Globale rassemblaient des centaines de milliers de participants, se jouait déjà la tentative de renouer le dialogue avec une jeunesse qui massivement avait grossi les rangs des cortèges dans la rue.

C’est le même habillage communicationnel que le président de la République souhaite répéter auprès d’une jeunesse en situation de grande détresse psychologique et d’extrême précarité. Il n’est pas anodin qu’après que les images terribles de centaines voire de milliers d’étudiants faisant la queue devant les banques alimentaires aient enflammé internet et les médias, qu’après la découverte quasi quotidienne de suicidés étudiants, le gouvernement, de Frédérique Vidal à Emmanuel Macron en passant par Gabriel Attal, se soit précipité sur les canaux privilégiés de la jeunesse pour s’adresser à elle.

2022 en ligne de mire : derrière le défi lancé à Mcfly et Carlito une opération de com

Internet s’est enflammé cette semaine après qu’Emmanuel Macron ait lancé aux deux youtubeurs Mcfly et Carlito un défi : la réalisation d’une vidéo pour encourager au respect des « gestes barrières » avec à la clé un « concours d’anecdote » à l’Elysée, célèbre concept de la chaîne faisant le bonheur de ses followers. Avec plus de 10 millions de vue en quelques jours, la chanson réalisée pour l’occasion a atteint le seuil requis pour que les deux stars de Youtube obtiennent leur ticket d’entrée au palais présidentiel.

Pour Macron, ce « partenariat » est une opportunité en or. La chaîne des deux Youtubeurs comptabilise plus de 6 millions d’abonnés et au total leurs vidéos ont dépassé le milliard de visionnages. Des chiffres qui feraient baver d’envie n’importe quel politicien, d’autant plus candidat aux prochaines élections présidentielles et qui permettent à la macronie de s’adresser très largement à un public pas forcément séduit par les outils habituels de communication présidentielle. En s’invitant chez Mcfly et Carlito, Macron s’adresse à un public très jeune, qui très largement votera pour la première fois en 2022, et dont la politisation est à échelle variable. Ce public est d’autant plus influençable qu’il noue une relation de confiance avec ses youtubeurs, qu’il suit à raison d’une vidéo par semaine, ou plus, depuis parfois des années. C’est ce lien qui aujourd’hui est instrumentalisé par la macronie à des fins politiques, puisque derrière un programme de divertissement, c’est bien une véritable opération de séduction qui est lancée à quelques mois des présidentielles.

Derrière la projection d’une image sympathique, derrière la mise en scène d’un président « cool », la nouvelle opération de communication du gouvernement poursuit un objectif électoral. Le Canard enchaîné révélait en décembre dernier l’inquiétude du président face à la défiance de la jeunesse notamment dans la perspective des prochaines élections présidentielles : « On aura besoin des jeunes et des électeurs de gauche au second tour. Si la gauche ne voit pas la différence entre Le Pen et moi sur les libertés, ça peut poser problème. C’est sans doute sur ce sujet qu’on peut montrer qu’il y a une différence entre, Le Pen et nous »..

Pour draguer la jeunesse, le gouvernement a fait le choix depuis quelques mois d’une communication beaucoup plus directe et connectée. « On est passés à la com 4.0 » explique un membre de l’Elysée. Emmanuel Macron est ainsi omniprésent sur les réseaux sociaux, se filme pendant son isolement, est interviewé par Brut et dialogue maintenant avec des youtubeurs sur les « gestes barrières ». A l’origine de ces campagnes connectées, l’arrivée fin août de Clément Léonarduzzi à la tête de la communication de l’Elysée, qui convaincu le président de l’importance de tabler sur les réseaux sociaux, et ce d’autant plus quand la campagne présidentielle 2022, du fait de la situation sanitaire et des possibles restrictions, pourrait devoir se faire à distance.

Les influenceurs : le nouveau pari du gouvernement pour tenter de séduire la jeunesse

Le rapprochement entre Mcfly et Carlito, qui se concrétisera donc par une vidéo à l’Elysée, est la pointe la plus avancée d’une stratégie offensive de séduction du gouvernement auprès de la jeunesse par le prisme des youtubeurs et influenceurs. Si l’objectif affiché est de délivrer des consignes sanitaires face à la crise, en arrière-plan il s’agit de capter la jeunesse et le challenge est loin d’être anecdotique, à un an de la présidentielle il révèle une stratégie numérique rodée.

Par un recours renforcé aux influenceurs, l’exécutif espère toucher une cible jeune plus rétive aux médias traditionnels. Les partenariats avec des youtubeurs se multiplient alors que la jeunesse est frappée de plein fouet par la pandémie, mais les prémisses de ce rapprochement sont plus lointains. Ces dernières années de nombreuses vidéos initiées par le ministère de l’éducation nationale avec des youtubeurs pour faire la propagande des réformes du gouvernement, notamment celle du Bac et Parcoursup, ont vu le jour. Parmi ces partenariats on note Nino Arial, HugoDecrypte qui a également fait un live sur Twitch avec Frédérique Vidal, DirtyBiology, Cyril North, Chakeup … dont les chaînes varient entre 100 000 et 600 000 . Un autre vidéaste Tibo in Shape, un youtubeur fitness qui comptabilise près de huit millions d’abonnés, a réalisé plusieurs tournages avec des membres du gouvernement pour promouvoir avec Gabriel Attal le SNU et avec Nicole Belloubet le métier de « maton » mais aussi un live instagram pour mettre en avant les mesures gouvernementales pour lutter contre le Covid-19.

Dans cette droite lignée, Gabriel Attal, autour de qui se concrétise cette stratégie de communication a mis en place depuis novembre un rendez-vous chaque dimanche soir d’échanges avec des influenceurs ( notamment EnjoyPhoenix, 3,67 millions d’abonnés sur Youtube, ou Neo the One, un youtubeur mineur aux deux millions d’abonnés. ). Ce mercredi, le porte-parole du gouvernement a lancé une émission Twitch, intitulée « Sans filtre » qui rassemblera six jeunes dont des influenceurs. Et si les youtubeurs concernés se disent conscients de l’enjeu politique qui se cache derrière ces « partenariats », et si Mcfly et Carlito ont abondé en ce sens dans une vidéo « Evidemment que c’est politique, évidemment que c’est malin. Il fait pas ça juste pour nous faire plaisir, il y a les élections dans un an », en participant à ces vidéos, ils participent de fait à la propagande gouvernementale.

La manœuvre est dérangeante, derrière les atours du divertissement c’est bien une campagne politique qui est en jeu. A un ton décontracté et des discussions autour des consoles de jeux se mêlent des discussions sur des sujets politiques divers, de la réouverture des facs à la crise que traverse la jeunesse. Youtube, Instagram ou Twitch, sont des plateformes en or pour le gouvernement. Le CSA ne se penche pas sur les réseaux sociaux pour comptabiliser et recenser le temps de parole et auprès de youtubeurs prétendument « apolitiques », le gouvernement peut redorer son image en « parlant jeune ». Aujourd’hui si la campagne présidentielle n’est pas officiellement lancée, la stratégie de Macron se dessine. Darmanin représente la symbolique régalienne et débat contre l’extrême droite avec qui seul le packaging change (face à Le Pen face à l’extrême-droite, bientôt face à Zemmour sur Paris Première), de l’autre côté Attal tente de séduire la jeunesse.

Mais dans ce coup de comm’ autour des « gestes barrières », l’éternelle responsabilisation individuelle face au virus est bien présente. Dans la droite lignée de ce que fait le gouvernement depuis maintenant un an, Macron cherche à faire porter la responsabilité de la crise sur la population pour masquer sa gestion catastrophique de la crise. Quoi de mieux pour faire oublier le scandale des vaccins et se dédouaner d’un probable reconfinement du fait de l’inconsistance de sa propre stratégie sanitaire, que d’inciter au respect de la distanciation sociale et au lavage de mains ? Surtout à l’égard d’un public jeune qui souffre profondément de cette gestion du virus, ce qui se veut être un moment de complicité s’inscrit en réalité dans la rengaine méprisante de la responsabilité individuelle dont use à outrance l’exécutif notamment à l’égard des étudiants. Et si Macron a davantage de tact que sa ministre de l’Enseignement supérieur, qui expliquait que ceux-ci ne sauraient résister à l’appel de bonbons sur les tables rendant ainsi l’ouverture des facs impossible, l’objectif est néanmoins le même.

De plus, alors que 60% des étudiants estiment que les mesures annoncées par le gouvernement à l’égard des facs sont insuffisantes pour faire face à la détresse et la précarité provoquées par un an d’isolement forcé, l’appel aux « gestes barrières » risquerait bien de sonner creux, au-delà de l’engouement qu’a pu susciter le défi sur le terrain du divertissement. Face à cette situation, le choix des Youtubeurs de reverser les bénéfices de la vidéo à l’association étudiante FAGE pour lutter contre la précarité ne saurait suffire à combler l’extrême-précarité dans laquelle sont plongés des dizaines de milliers d’étudiants contraints de survivre grâce aux banques alimentaires. Surtout, cela ne pourra masquer le fait que Macron préfère verser des milliards pour sauver « quoi qu’il en coûte » les grandes entreprises alors qu’il réduit les APL pour des étudiants qui crèvent de faim et n’ont déjà pas de quoi payer leur loyer.

Ainsi, si tous les moyens semblent être bons pour séduire la « génération sacrifiée », derrière les discours de façade et le parler « jeune et cool » ce qu’attend la jeunesse, ce sont bien des mesures concrètes pour répondre à l’urgence de sa situation quand le gouvernement ne semble vouloir lui offrir que des campagnes de séduction déguisées.




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